C’est vendredi, c’est la nuit, faudrait qu’elle reparle à quelqu’un. Après tout ce temps sur son îlot de solitude.
Ça fait moins mal ces derniers temps.
On verra ça dans 25 jours.
Pour l’instant, elle veut juste voir quelqu’un, n’importe qui. Les garçons, les filles, ça va, ça vient, des fois, y’en a un ou une qui vous alourdit plus le cœur que les autres. Mais c’est vendredi, ce serait bien que je vive, se dit-elle. C’est vendredi ou la vie sauvage.
Ça fait du bien de sortir.
La nuit, c’est mieux, la nuit, on y pense moins. Y’a qu’à dire que la nuit, c’est la vie, la vraie. Et que le reste est un long rêve
Mais les jours sont longs, même en hiver, les jours sont les mêmes. Le soleil est de l’autre côté du monde, et quand il est là, il est taciturne, un peu comme elle.
N’oublie pas de sourire.
La nuit, c’est pas si bien, la nuit quand elle rêve de la caisse, du tapis noir qui défile, des boîtes de conserves à la pelle. La nuit, c’est des petits bips, tout le temps.
Par carte.
Elle aime pas ça, c’est trop chargé, elle boit quand même. Ce soir, on dit merde. Ce soir, on oublie le manager, on oublie les jours. Des jours, y’en aura plein, trop, comme les boîtes de conserves.
Une nuit, c’est quoi une nuit ?
Une vie, c’est quoi une vie ?
Ça passe pas. Le code il passe pas. Y’a rien qui va aujourd’hui.
Ça y est, ça lui reprend, ça redescend. Sa copine, elle parle beaucoup, alors elle lui dit oui, mais elle a déjà oublié le pourquoi du comment. Elle sourit poliment, bêtement. Elle remplit son verre. Et lui là bas, il veut qu’on le regarde, c’est lui, lui, lui, toujours lui. Si seulement il pouvait regarder et écouter autre chose que lui-même. Maintenant, c’est son pote qui se ramène, avec son regard de mort de faim. « Branle-toi, mon gars », qu’elle a envie de lui dire, arrête de me regarder, t’es dégoutant, avec tes cheveux gras et ton haleine de café clopes.
Ta sœur va se marier !
Pourquoi elle y pense ? Elle déteste ça, les mariages, et y’en aura encore que pour sa sœur. Et ses parents vont encore lui demander si ça avance. Zéro compliments, toujours des remarques et la déception dans leurs regards.
Elle se ressert un verre : ce qui avance, c’est le tapis roulant.
Elle se demande pourquoi ? Y’en a qui sont vraiment à plaindre, plus qu’elle en tout cas. Elle a encore ses parents, un travail, la vie devant elle, pourquoi elle a pas envie ? Pourquoi elle a peur ? Pourquoi elle se sent aussi nulle ? C’est vrai, c’est pas fou ce que l’avenir propose, mais pourquoi ils y arrivent tous ?
Faudrait virer le clodo devant le magasin, il a agressé un mec avec sa petite fille. Vas-y toi.
Ils doivent faire semblant, elle ne voit pas autrement. C’est décevant alors, si tout le monde fait semblant. Décevant, c’est le mot. Tout est toujours décevant à la fin.
Faut que j’arrête, c’est mes soirs de libres et je bad, putain, je suis conne.
Une nuit, c’est court, c’est trop court. Elle se ressert un verre alors, si c’est aussi court.
Regarde moi putain, arrête de parler avec cette conne.
On lui demande si ça va. Elle répond que oui, parfaitement.
Ça va toujours. Comme son père, ça va toujours, elle dit rien, elle sourit. Ça va, même si elle aimerait avoir mal des fois. Pour se dire qu’elle vit encore. C’est quoi ça, c’est quel sentiment ça ? Avoir mal de ne rien ressentir ?
C’est beau, la rue, la nuit, quand tout est flou. Les lumières de la ville.
T’as viré le clodo ?
Elle dit oui, elle ne sait pas à quoi, à qui, mais elle prend le chemin vers chez elle. Elle entend des cris derrière elle. Elle entend les échos d’une vie. Elle préfère regarder les lumières. Elle avance, comme sur le tapis roulant. Elle entend des crissements de pneus.
C’est pas grave de redoubler une année de master, tu sais.
Ses yeux se ferment doucement. Elle lutte pour ne pas dormir. Elle sent la pluie sur son visage. Les lumières deviennent intenses, le vert devient rouge, et tout le bleu de la nuit autour, tout ce bleu sombre, il prend toute la place.
Et la nuit est longue, beaucoup trop longue. Et les bips encore et toujours. Bien cadencés. Trop réguliers.
Les courses passent devant elle. Une enfant la regarde avec des yeux affolés, elle est maquillée et habillée comme une poupée, une vieille poupée comme il y en a chez les vieux. Elle tient une petite voiture dans sa main. Un vieux jouet comme il n’en existe plus.
Mademoiselle ? Ma monnaie s’il-vous-plait. Bip Je… Désolé. Bip Ma sœur va se marier. Bip Vous avez l’air fatiguée. Bip Tu fermeras le magasin. Bip Ton mémoire est bâclé, c’est triste tu as du potentiel… Bip
Ma sœur va se marier. Bip Dans quelques jours. Bip Mais pour l’instant, c’est la nuit. Bip Une nuit sans douleur. Bip Une nuit sans fin. Bip Ne me réveillez pas, s’il vous plaît. Bip Je veux que la nuit dure. Bip
Il a appris un jour dans un documentaire que les étoiles que l’on voyait la nuit étaient peut-être déjà mortes. Il n’a pas vraiment compris pourquoi, mais c’est resté dans un coin de son crâne, posé sur l’étagère des souvenirs vagues et des conneries que l’on voit à la télévision.
Voir loin, c’est voir dans le passé.
Ça fait 9 ans qu’il est à la retraite. Il a refait le garage, refait la toiture, construit des meubles. Une fois devant ses œuvres accomplies, massant son dos, il détruisait tout et recommençait, impassible. Il trouvait le temps longuet au début, mais il s’occupait, puis, doucement, insidieusement, les premiers soucis de santé sont venus : les mollets ont commencés à faire mal, les jambes, autrefois si puissantes, ont flanchés et, comme un mauvais venin, c’est monté dans le cœur. Et la valse des médocs a commencé. Se sont enchaînés les rendez-vous à la maison de santé pour attendre un cardiologue débordé, levant à peine les yeux sur lui.
Il sent sa force partir, maintenant, rapidement, beaucoup trop rapidement. Parfois, fixant d’un œil placide sa main qui vibre dans le calme plat de sa maison, une rage silencieuse le pique et, dans son fauteuil, des larmes qui ne coulent pas lui font mal à la gorge.
Il est nostalgique d’un temps aux couleurs bigarrées se trouvant entre son enfance et sa jeunesse où se mélangent les souvenirs et les fantasmes d’une époque qui n’a jamais vraiment eu lieu. Tout y est moins dur, tout semble plus facile et il finit par y croire, c’est inévitable. Il tient la baraque comme ça. Quand on lui demande, il dit qu’il ne regrette rien. À quoi bon, répond-il, c’est fait, c’est fait.
Les images dans la boîte à rêve se mélangent : la première télévision en couleur SÉCAM, un discours de Pompidou, la guerre qui hantait le fond des yeux de son père, les fusées dans le ciel et sa mère en tablier bleu, un fichu sur la tête, préparant le dîner pendant qu’il regardait les chevilles de la voisine par la fenêtre. Tout est si lointain, si familier et pourtant si étrange que l’on dirait qu’il rêve d’une autre vie qu’il aurait vécue avant d’être ce vieux tas de bois rigide et de mauvaise humeur.
Parfois, il se demande si sa tombe sera aussi fleurie que celle de ses parents.
Aux confins de l’univers, on pourrait donc assister à la naissance même de celui-ci : plus nous sommes loin, et plus nous voyons le passé. La lumière des étoiles qui nous parvient est peut-être la lumière qui est déjà morte, car elle se trouve si loin dans l’univers, au-delà même de la vitesse de la lumière. Imaginez maintenant que…
La nuit est silencieuse. Devant lui s’étend l’avenue qui l’emmène sur la petite colline aux abords de la ville. Le moteur ronronne et dans la lumière froide des lampadaires, la voiture, son Audi F103, brille comme si elle sortait de l’usine. Cette bagnole, c’est son premier amour. Quand il l’a vu dans la rue à 18 ans, il l’a tout de suite voulu. Quand il est rentré à la maison ce jour-là, il a dit au père qu’il voulait arrêter l’école et qu’il se fichait du BEPC. De toute façon, c’était pas pour lui tout ça ; réfléchir, rester assis des heures, il n’a jamais pu. Alors, il a commencé à bosser chez le père Duchêne. Il a fait ses gammes de jeune maçon là-bas, s’est fait les bras, les jambes, le dos. C’était 68, il a vu passer les manifestants pendant qu’il montait ses premiers murs. Lui, tout ça, la politique, la révolution, la musique, ça l’a jamais vraiment intéressé. Le travail, il aimait ça et son père était fier, ça lui évitait de traîner et de faire des conneries. Sa mère aurait aimé qu’il fasse des études, mais elle disait rien. Elle n’a jamais trop rien dit de toute façon. Elle est morte comme ça, fatiguée, dans ce même silence qui disait « rien ».
C’est durant les années 70 qu’un consensus scientifique se dégage sur le fond diffus cosmologique, ce rayonnement fossile qui nous viendrait des premières secondes de l’univers…
Il dépasse les derniers bâtiments à la périphérie de la ville. Les néons des publicités brillent derrière lui. La radio est éteinte, tenant fermement le volant, là, il ne se sent pas trembler. Conduire, après le boulot, c’est ce qu’il aime le plus.
L’Audi, il l’a enfin eue il y a 5 ans, après la mort de sa seconde femme. Sa première voiture, c’était une Simca 1100. Il en a fait du voyage avec. Il se souvient des départs avec la petite voiture bourrée de bagages, des bouchons sur la N7 et des déjeuners improvisés sur l’herbe fraîche. La Simca 1100… C’est dans celle-ci qu’il a conçu son fils en 75, sur la route des vacances, vers la montagne… C’était toujours la montagne : sa première femme, la mère de son fils, détestait les plages. Manque de pot, la seconde était aussi le genre à préférer crapahuter dans les Alpes et éviter l’air marin comme la peste. Quand il s’engueulait avec l’une ou l’autre, il sortait dehors, dans la nuit, trouvait un endroit perché avec une vue sur la vallée et ses yeux balayaient les petites formes des maisons, puis montaient avec les sommets pour atteindre des ciels immaculés et la vue des étoiles le calmait. Il redescendait, bougon, fatigué, rejoindre sa femme, et insistait pour qu’ils aillent à la mer lors des vacances prochaines. À 72 ans, il n’avait donc jamais vu la mer autrement qu’à la télévision ou sur les écrans d’ordinateur. Il se demandait si elle était si bleue que ça, si transparente, si les nuits étoilées au-dessus de la mer font le même effet que celles au-dessus des montagnes.
À la charnière des années 70 et 80, l’hypothèse d’un univers en perpétuelle expansion commence à s’imposer parmi la communauté scientifique…
Ça fait des années qu’il vient sur la petite colline qui surplombe la ville pour regarder les étoiles. La vue est magnifique même si cette bosse est la seule chose en hauteur du plat pays aux grands champs carrés qui s’étalent en contrebas. D’ici, c’est une toute petite ville, on le voit bien. Il y a vécu toute sa vie. Sa longue vie, insignifiante, dans une si petite ville. Dans chaque rue, il y a des souvenirs. Tellement qu’il a fini par ne plus y prêter attention ; ils s’empilent dans sa tête, dans les tiroirs de son crâne, ils débordent. Le seul moment où il se laisse aller à leur contemplation, c’est dans le cimetière où reposent son père, sa mère et ses deux femmes.
Deux cancers foudroyants.
Il a arrêté la clope après la mort de la seconde. Il a pris 25 kilos.
Il a trouvé le meilleur coin pour regarder le ciel : c’est dans un renfoncement crayeux au sommet de la colline, au-dessus du village qui la grignote au fil du temps qui passe. C’est ici que les habitants de la ville se massent pour regarder les feux d’artifice du 14 juillet et les parades d’avions militaires. Un jour, un de ces jeunes apprentis lui a dit qu’ils appelaient cet endroit Le Trou de Chirac. Ça l’avait fait bien rire. Il l’aimait bien ce jeune, même s’il doit plus trop l’être maintenant. C’était un bosseur, un courageux, pas comme les autres fumistes.
Ta petite fille est dans le coma.
Renversée par une bagnole alors qu’elle sortait avec des copines. Si jeune. C’est vache, quand même, la vie, vraiment vache.
Ses yeux fixent toujours le ciel tandis que résonnent toujours ces mots affreux dans sa tête. Ta petite fille est dans le coma.
Il commence à connaître le nom des constellations, même s’il a jamais eu une grande mémoire pour ces machins-là. Il est capable de voir à l’œil nu que l’angle d’un mur ne va pas, qu’il est mal monté ; les lignes, il les a toujours dans les yeux quand il voit une maison. C’est la seule chose qu’il voit, des traits imaginaires et des angles. Pendant 49 ans, il n’a vu que ça. Un demi-siècle de maçonnerie et d’emmerdes, des chantiers impossibles, des clients avec des demandes absurdes, des apprentis incapables, des bons gars qui ont atterri en taule, des mecs qui se sont lancés à leurs noms et qui se sont plantés. Et tous ces mecs, il les connaissait comme si c’étaient ses fils. Le sien, par contre, il n’a jamais vraiment pu faire connaissance avec. Ils étaient trop différents. Ils ont fini par se brouiller après la mort de sa première femme et le second mariage.
Il y a deux ans, deux ans qui lui paraissent trente, il a reçu un coup de fil. Sa voix était un peu plus étouffée, mais il semblait en forme. Après des phrases banales entrecoupées de longs silences, son fils lui a annoncé qu’il avait deux petites-filles et qu’elles étaient majeures. Après avoir raccroché, il s’est assis et il s’est senti vieux, bien plus que d’habitude.
Le voyageur observant un trou noir, s’il pouvait survivre jusqu’ici, ne pourrait pas s’apercevoir qu’il traverse l’horizon des évènements ; pour pouvoir échapper à l’attraction du trou noir, il faudrait dépasser la vitesse de la lumière, or, c’est impossible mathématiquement, c’est l’ultime limite, le point de non-retour…
Il est 3 heures du matin maintenant. Il a froid. Il a froid depuis longtemps, depuis qu’il a commencé à avoir mal partout. C’était bien avant la retraite, ça.
La nuit est particulièrement magnifique ce soir. Il se demande quelles étoiles sont déjà mortes parmi toutes celles qu’il voit. Il y en a tellement. Il aurait aimé comprendre pourquoi. Il aurait aimé emmener ses petites filles ici et leur montrer le ciel. Il aurait aimé leur expliquer pourquoi c’est si beau, comment ça fonctionne la maçonnerie de l’univers, mais tout ce qu’il sait, tout ce qu’il a fait dans sa vie, c’est monter des murs.
Il se dirige vers la voiture, essoufflé, déjà. On lui a dit de prendre une canne, mais non, ça, c’est hors de question. Ça commence comme ça, puis c’est le petit chien et après, c’est les pissenlits par la racine. Il ne veut pas s’enterrer chez lui, à s’endormir devant des documentaires et puis mourir dans son fauteuil. Alors, ce soir, il ne rentrera pas chez lui. Il a tout fermé, tout éteint, tout réglé. Il a déposé des fleurs sur les tombes dans l’après-midi. Il a pris quelques affaires, il a mis ça dans son Audi.
Ce soir, il quitte sa petite ville. Pour de bon. Demain, il ira voir son fils et puis ses petites-filles. Et puis, plus tard, peut-être, s’il a encore le temps, il les emmènera voir la mer, il leur montrera le ciel de son doigt noueux. Il faut faire vite, se dit-il, il faut se hâter, oui, avant que ne meurent les étoiles…